Chez les Enfants du Mékong de Kdol Leu

Temps de lecture : 10 min.

Chaque année, le volontaire écrit une lettre groupée aux parrains des filleuls de chaque programme. C’est autant l’occasion de faire le bilan du fonctionnement des parrainages que de partager ses impressions sur un village et ses habitants qu’il apprend à mieux connaître, mois après mois. 

Chères Marraines, Chers Parrains,

Je m’appelle Thibaut, et suis volontaire Bambou au Cambodge depuis septembre dernier. Je suis basé à Kompong Cham, en charge des programmes de parrainages dans le Nord-Est du pays. Parmi eux se trouve Kdol Leu, le village où vivent vos filleuls, et où Enfants du Mékong aide une vingtaine d’enfants depuis 2006.

L’histoire d’Enfants du Mékong au Cambodge a commencé en 1991, avec le retour des populations réfugiées en Thaïlande où elles fuyaient trois conflits consécutifs : la guerre civile de 1970 à 75, le régime Khmer Rouge de 75 à 79, puis l’occupation vietnamienne de 79 à 91. Au début cantonnée aux provinces du Nord-ouest voisines de la Thaïlande, l’action de l’association s’est ensuite étendue à l’est du Cambodge, et on compte à présent de nombreux filleuls sur les bords du Mékong.

Le Ferry de Stung Trang

Le Ferry de Stung Trang

Toilette du soir

Toilette du soir

Kdol Leu vit au rythme des crues et des décrues de ce long fleuve qui prend sa source au sud de la Chine. Le village est au bord de l’eau, et une grande partie de la vie quotidienne de ses habitants en dépend directement. Ils en tirent le poisson qu’ils mangent et qu’ils vendent, il s’y baignent à la tombée de la nuit après une journée de travail, ils surveillent l’évolution de son niveau pour prévoir l’irrigation des rizières. Au mois d’avril, le fleuve a atteint son niveau le plus bas : la saison sèche culmine dans un soleil écrasant, il n’a pas plu depuis novembre et les températures atteignent les 42°C à l’ombre. Les eaux si boueuses à la mousson sont en ce moment d’une clarté surprenante : le Mékong n’est pas un fleuve que j’imaginais voir bleu un jour ! D’ici quelques semaines, la fonte des neiges de l’Himalaya viendra gonfler et troubler ces eaux, la pluie tombera tous les jours, et les maisons de vos filleuls auront les pieds dans l’eau pendant plusieurs mois.

Au terme d’une histoire passionnante, le village de Kdolleu fait figure d’exception au Cambodge puisqu’il voit cohabiter des bouddhistes, des catholiques et des musulmans. Ces derniers, de l’ethnie Cham, ont donné son nom à la province (Kompong Cham : le port des Chams) où ils sont les plus nombreux. Ils sont issus de l’ancien royaume de Champa, au Vietnam. Les catholiques quant à eux sont les héritiers d’ethnies montagnardes razziées par les Français et amenés dans la région de Kompong Cham pour travailler dans leurs plantations au siècle dernier. Une fois l’esclavage aboli, un prêtre missionnaire français s’est battu pour obtenir leur libération et a acheté une terre où il a créé une communauté qui s’est développée jusqu’à maintenant malgré les sombres années 1970. Cependant, comme partout dans le pays, les bouddhistes représentent la majorité des familles des Enfants du Mékong de ce village.

Mosquée Cham

Mosquée Cham

La cathédrale des bambous

La cathédrale des bambous

Je me rends à Kdol Leu une fois par mois, afin d’apporter aux responsables du programme l’argent que l’association reçoit de vous tous les mois, et les lettres que vous écrivez à vos filleuls. Le chemin à suivre à moto depuis la ville de Kompong Cham est relativement simple. On commence par longer le Mékong vers le Nord sur une trentaine de kilomètres d’une route arborée, bordée de nombreuses maisons sur pilotis. L’activité y est foisonnante et les vaches, poules, chiens ou même enfants peuvent débouler à tout moment sans crier gare… Une fois arrivé dans la petite ville de Stung Trang, le ferry permet d’atteindre l’autre rive et la piste de latérite qui conduit au programme. On traverse un village Cham dans la poussière ou dans boue, en fonction de la saison, avant d’atteindre Kdol Leu. Le village a bien changé ces deux dernières années : la petite piste ombragée qui le traversait est en train de se transformer en une deux voies goudronnée qui facilitera la circulation dans cette partie du district relativement isolée. Une partie des arbres a donc disparu, tandis que les engins de chantier élargissent et aplanissent la piste… Malgré tout, le village Kdolleu conserve son charme, et il suffit de s’éloigner de quelques mètres pour constater que la ruralité khmère y conserve ses droits.

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Malgré l’apparence de dolce vita que donnent la proximité du fleuve et la beauté des paysages, la vie quotidienne à Kdol Leu est difficile pour la majorité de ses habitants. Peu d’entre eux possèdent des terres ou des animaux qu’ils peuvent exploiter. Ils vivent donc au jour le jour, gagnant de quoi acheter leur riz quotidien en se faisant embaucher comme journalier ici ou là. En raison de la proximité d’une importante forêt de bambous, l’activité principale pour les familles pauvres consiste à aller couper de longues tiges, et de les apporter devant la maison pour les tailler. Elles sont ensuite vendues pour construire la plupart des bâtiments des alentours. Ce travail rapporte à une famille entre 15 000 et 30 000 riels par jour (4 à 8 dollars). Il s’agit de la ressource principale de la plupart des familles de vos filleuls.

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Vos filleuls, parlons en ! Ils sont aujourd’hui 20 sur le programme, dont seulement 6 garçons. Je constate sur l’ensemble des villages où je travaille que les responsables locaux sont plus enclins à choisir d’aider des filles, car leurs parents les poussent généralement moins à étudier. 8 des filleuls à Kdol Leu sont nouveaux cette année : beaucoup des précédents filleuls ont arrêté d’étudier et nous avons stoppé leurs parrainages. Les raisons sont variées : certains sont partis tenter chercher du travail à Phnom Penh ou en Thaïlande, d’autres ont décroché une bourse pour aller étudier à l’institut Don Bosco de Phnom Penh, d’autres ont simplement disparu dans la nature avec leurs familles. Il s’agit d’une solution courante au Cambodge, pour les familles qui fuient de trop nombreux créanciers…

Les CE2

Les CE2

Fin de la journée de classe

Fin de la journée de classe

Quoi qu’il en soit, qui dit nouveaux filleuls dit nouveaux parrains : un grand merci à ceux qui nous ont rejoint. Même s’il est parfois décourageant pour les volontaires d’annoncer à un parrain que l’enfant qu’il aide a arrêté de se rendre à l’école, nous constatons chaque semaine l’efficacité du parrainage dans la majorité des cas. Le constat est simple : sans parrainage, une large majorité des enfants que nous aidons ne passeraient aujourd’hui pas leurs journées à apprendre sur les bancs de l’école mais à travailler dans les champs ou dans les bois avec leurs parents.

L’administration du programme de Kdol Leu a changé cette année, puisque nous avons nommé une nouvelle responsable en septembre dernier. Le père Luca, prêtre italien du village qui chapeaute le programme, a en effet décidé qu’il était temps de confier ce poste à Ming Khône. Celle-ci est Cham, ce qui nous permet d’avoir un programme qui reflète bien la diversité du village : un catholique et une musulmane encadrent des filleuls pour la plupart bouddhistes !

La désignation de Ming Khône a été l’occasion de revoir le fonctionnement du programme et celui-ci est aujourd’hui parfaitement rôdé. J’apporte tous les mois au village le montant de vos parrainages, environ 22 $ par enfants (le Cambodge a deux monnaies : le riel et le dollar US). Vous versez en effet 24 euros à l’association, qui en retient 6 pour ses frais de fonctionnement ; sur les 18 euros restant que je reçois sur mon compte à Kompong Cham, je retiens environ 50 cents par enfant pour les frais de traduction des lettres que vous échangez. La responsable choisi ensuite la nature des denrées qu’elle achètera pour la distribution mensuelle : riz, savon, dentifrice, huile, sucre, cahiers, crayons, cartables etc. Nous choisissons de distribuer la plus grosse partie du parrainage en nature afin que son utilisation ne soit pas détournée par certains parents peu scrupuleux.

Distribution des parrainages

Distribution des parrainages

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Malgré tout, pour les enfants qui étudient à partir du grade 7 (5ème), nous distribuons de l’argent liquide afin qu’ils puissent payer des cours supplémentaires. Ces cours sont rendus indispensables au point qu’un collégien ne peut envisager de s’en passer s’il veut atteindre la classe supérieure. Leur existence même est pourtant condamnable : depuis des années les professeurs, sous payés, prennent le parti de ne dispenser qu’une moitié du programme pendant la demi-journée d’école publique, afin de faire revenir les élèves lors d’une seconde demi-journée, informelle, pour laquelle ceux-ci doivent débourser environ 500 riels de l’heure (4000 riels = 1 $) qui iront directement dans la poche de l’enseignant. Cette corruption est à tel point institutionnalisée au Cambodge qu’Enfants du Mékong ne peut envisager d’en priver ses filleuls sans hypothéquer leur avenir. A l’échelle du volontaire Bambou, il semble qu’une meilleure reconnaissance du métier de professeur au Cambodge serait la première étape pour tenter de réformer ce fonctionnement.

 Afin que la correspondance entre vos filleuls et vous reste régulière, nous organisons régulièrement des ateliers d’écritures de lettres pour les enfants. Il est en effet difficile pour eux de trouver de l’inspiration en décrivant un quotidien qui leur parait très banal : ces ateliers sont donc l’occasion d’insister sur la différence entre la France et le Cambodge, et de les encourager à vous raconter les détails de leurs vies de jeunes Khmers de la campagne. Je ne peux qu’insister sur la joie que je lis sur les visages des enfants à chaque fois que je leur tends une lettre qui arrive de France! N’hésitez donc pas à prendre votre plus belle plume afin de vous présenter à vos filleuls et de leur décrire votre vie si loin des rizières et du Mékong.

Atelier lettres

Atelier lettres

Destination : France

Destination : France

Chères Marraines, chers Parrains, au nom de tous les Enfants du Mékong de Kdol Leu et de leurs familles, je tiens à vous remercier pour votre générosité qui change la vie de chaque enfant parrainé. Si vous avez la chance de venir un jour au Cambodge, n’hésitez pas à venir rendre visite à vos filleuls qui seront ravis de vous présenter leur charmant village !

Bien cordialement,

Thibaut

Fournaise et décibels

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Samedi 6 avril, 9h du mat. Allongé sur une natte, sous le ventilo de plafond en position maximum, celle qui fait tout voltiger. Celle qu’on enclenche jamais parce que l’absence de vitres aux fenêtres apporte toujours un petit peu de fraîcheur. En avril c’est différent.

Au Cambodge on parle peu de la météo : les deux saisons sont bien délimitées, et il n’est pas nécessaire de regarder la télé pour savoir quel temps il fera dans les quinze jours à venir. Le mois d’avril fait cependant figure d’exception : la pluie approche, le thermomètre atteint 42°c à l’ombre, et toute conversation commence par un « kdaeu’na ! »[1] que les hommes illustrent en relevant le bas de leur chemise pour capter un hypothétique courant d’air.

Midi. Retour précipité dans ma chambre/bureau et son ventilo salvateur. Je mets mon casque sur les oreilles pour tenter d’oublier la friture bouillante qu’on vient de me mettre sous le nez, en captant un peu de son de la maison. La douce voix de la speakerine FIP qui réveille la France en week-end conseille de ne pas trop se presser pour sortir le bout de son nez : l’hiver s’attarde et on relève presque 35°C de différence entre Marseille et Kompong Cham.

Avril, c’est le mois du nouvel an khmer et le pic de la saison des mariages. Sous des tentes roses et jaunes, des dizaines de tables sont dressées directement sur la route, tandis que des murs d’enceintes crachent tantôt les psalmodies des bonzes qui bénissent la cérémonie, tantôt du gros son pour faire bouger les invités. Si les mariés ont un peu d’argent, une pin-up en mini jupe se trémoussera alors autant qu’elle s’égosillera pour répondre au veston à paillettes avec lequel elle partage la scène. Si le mariage est plus modeste, le son ne sera pas moins fort mais perdra en qualité. Le quartier sera alors bercé par un son qu’on retrouve en France lors de rassemblements autour de la musique électronique underground en pleine nature. Il ne viendra à l’idée de personne dans les environs de bondir hors de son lit pour aller demander aux hôtes d’être un peu plus discret : chacun a eu ou aura un jour l’occasion de faire subir à tous son bonheur matrimonial.

Avril, c’est aussi le mois des prises de Saigon et Phnom Penh par le Vietcong et les Khmers Rouges il y a 38 ans. Alors que je trime pour parcourir les 50 mètres qui séparent mon foyer d’un stand ambulant de tuk ampel [2], je pense d’un coup aux centaines de milliers d’habitants de la capitale cambodgienne qui ont été poussés à l’exode immédiatement après la victoire du 17 avril [3]. Des familles entières à pied sur des centaines de km sous un cagnard d’enfer, la peur au ventre, forcées à rejoindre les campagnes pour y vivre trois ans et demi sous un régime de terreur et de mort.

14h. Le ventilo ralentit peu à peu avant de s’arrêter complètement… Le mur d’enceinte des tourtereaux d’à côté vient de faire sauter le jus. Les autres n’ont plus qu’à patienter dans le leur.


[1] «Peuchère, il commence à faire bon »

[2] Jus de canne à sucre glacé

[3] D’abord ils ont tué mon père, Loung Ung

Dimanche soir à Kompong Koh

Difficile de faire plus champètrement khmer. Le cadre : une maison en bois bouffée par les termites au milieu des bois, un toit de taules, une natte sur un sommier et une moustiquaire. Les voisins : un gecko qui se manifeste une fois toutes les heures, une araignée de taille raisonnable par rapport à ce qu’on peut trouver dans son assiette par ici, une vache qui vient voir ce qu’il se passe quand on est sous la douche, et des milliards d’insectes autour de la cabane qui assurent la bande son. Pas d’électricité mais la 3G.

Comment est-ce que je suis arrivé ici nondidju ?

L’itinéraire que je suis tous les mois pour aller rendre visite aux Enfants du Mékong de Kompong Koh est le suivant : depuis Kompong Cham, prendre un taxi van collectif pour s’enfiler deux heures et demi de nids de poules au milieu des rizières, et arriver à Kompong Thom (Kompong : le port/ l’embarcadère). Arrivé là, une heure de moto en suivant la rivière pour arriver au village. Aujourd’hui, le bateau aurait été une meilleure option vu l’état de la piste.

C’est d’ailleurs le moyen de transport utilisé pour aller rendre visite aux filleuls dans leur famille. Au programme aujourd’hui, deux garçons et une fille candidats pour rejoindre les rangs des 33 Enfants du Mékong que compte déjà le village. Le long de la rivière Sene, les gars me conduisent chez eux avec ma responsable locale, une bonne sœur Thaï. Accueillis sur le sol en bambou de l’unique pièce, c’est l’occasion d’une enquête sociale qui vise à déterminer si le parrainage est bien justifié par la situation matérielle de la famille. Pour ceux là, il n’y a pas à tergiverser… Le mobilier est inexistant, les parents malades, les ressources de la pêche et du champ suffisent à peine à nourrir la famille. Un grand-père vêtu d’un seul krama autour de la taille nous regarde du fond de la pièce en souriant tristement, tout en tirant sur la cigarette qu’il vient de rouler. Sans aucune pudeur, la maman allaite le sixième gars de la fratrie en nous faisant la causette. Dans la cuisine (ptéa bay = maison riz / manger : niam bay = manger riz), un sac de riz du WFP. Et avec tout ça, ils nous invitent à dîner (à l’heure du goûter), et nous regardent manger en souriant le poisson chat pêché le matin. Un petit verre d’eau de pluie pour faire passer ça, et au lit !

Il est 19h30 et je n’ai pas sommeil. Pourtant il y a tout intérêt à prendre de l’avance parce qu’ici les poules respectent une tradition millénaire à laquelle lundi matin ne devrait pas déroger: la bamboula dès 3h30 !

Phnong

Parmi les 23 garçons du foyer dans lequel je vis, il y a Seemonn. Il a 12 ans, mais en paraît à peine 7 ou 8. Petit de taille, Seemonn n’en sait pas moins distribuer quelques coups de poing bien sentis quand la récré tourne à la baston générale. Plutôt une joyeuse mêlée qu’une mauvaise empoignade d’ados hargneux : les gars du Boys Center de Kompong Cham sont comme des frères malgré leurs différences d’âges et d’origines.

Comme 8 autres d’entre eux, Seemonn est Phnong. Jusqu’à l’été dernier, il n’avait jamais quitté les lointaines collines du Mondolkiri d’où est issue son ethnie.

Si l’on regroupe les Cambodgiens sous le terme générique de « Khmers » car ces derniers sont majoritaires à 90% dans le pays, il ne faut pas oublier la place importante qu’occupent plusieurs minorités : Vietnamiens, Chinois, Chams, Phnongs. La plupart des Khmers ont pour ces derniers un traditionnel mépris, dû à leurs croyances animistes et la barrière de la langue.

Les Khmers Rouges avaient au contraire enrôlé pas mal de Phnongs dans leurs rangs, considérant qu’ils remplissaient parfaitement les critères du peuple cambodgien tel qu’ils entendaient le façonner : rural et sans aucune influence occidentale.

Vivant donc de la culture de la terre, les Phnongs du district de Bu Sra (d’où est originaire Seemonn) ont été confrontés il y a trois ans à une expropriation brutale. Profitant du fait qu’ils n’avaient aucun document justifiant de la propriété de terres laissées en jachère, le gouvernement a accordé leur exploitation à des entreprises françaises et vietnamiennes. La majorité de ces terres sont utilisées pour cultiver des hévéas, d’où est extrait le latex. Les étrangers ont rapidement fait appel à la main d’oeuvre phnong, qu’ils exploitent chacun à leur manière. Ainsi, si les Français ont l’air de payer plutôt généreusement leurs employés, les Vietnamiens pratiquent de leur côté une méthode qui prête déjà à controverse.

Pendant cinq ans, ils accordent à chaque paysan l’usufruit sur une partie de la plantation, « agrémenté » d’une obligation de payer à la fin de cette période une part forfaitaire (et exorbitante) du fruit de l’exploitation, et à rembourser le montant des moyens matériels mis à disposition (locaux, machines). On peut dès lors anticiper que dans deux ans, lorsque l’heure des comptes va sonner, les Phnongs vont devoir rembourser des sommes supérieures aux bénéfices qu’ils ont pu faire pendant cinq ans. Ce qui a sans doute dû leur être présenté comme un mode d’exploitation séduisant et avantageux pour eux ne constitue ni plus ni moins que de l’esclavage moderne, selon un prêtre missionnaire rencontré à Bu Sra.

Pendant toute l’année scolaire, Seemonn sera loin de tout ça : à Kompong Cham, il fait d’énormes progrès en khmer et est l’un de mes élèves les plus assidus en anglais. Lors de la mort de son roi la semaine dernière, il posait avec le drapeau cambodgien, frappé de la silhouette des temples d’Angkor qui symbolisent la grandeur passée de l’empire Khmer. Futé et drôle, je suis persuadé que le petit montagnard va faire des étincelles lors de ses années d’école au cœur de la société cambodgienne.

Thmo Pich

Le village de Thmo-Pich est situé à une quarantaine de kilomètres de Kompong Cham, capitale de la province du même nom. Une dizaine de kilomètres avant les premières maisons, la route pour s’y rendre se transforme en piste de terre ocre, collante et glissante pour les motos à la saison des pluies. Le village, perdu au milieu des plantations d’hévéas, est alors difficilement accessible.

Enfants du Mékong y a ouvert un programme de parrainage l’année dernière, justifié par la pauvreté de nombreuses familles. Celle-ci frappe directement le nouvel arrivant : même si quelques maisons de propriétaires de plantations affichent une certaine opulence, les fragiles cabanes sur pilotis faites de bambous et de feuilles de palme sont largement plus répandues.

Dans ce village, une douzaine d’enfants reçoivent chaque mois une aide qui a fait un bon bout de chemin avant de leur parvenir. Chacun d’entre eux a un parrain qui débourse environ 20 euros payés à l’association, qui les envoie au volontaire en charge du programme, qui lui même les apporte au responsable local qui va se charger de leur distribution. Le montant du parrainage est d’abord distribué en nature, en fonction des besoins : souvent un sac de riz, des produits d’hygiène, des fournitures pour l’école. Il y également toujours un peu de liquide qui sert à payer des cours supplémentaires, indispensables pour compléter l’école publique.

Le volontaire coordinateur de programmes est donc le lien entre le terrain et le siège de l’association. Cela revient à effectuer les tâches suivantes : contrôler que le filleul bénéficie effectivement de l’argent (s’il n’est pas détourné par le responsable ou les parents) ; rencontrer les filleuls pour confirmer que le parrainage est toujours justifié selon la pauvreté de leur famille et leur motivation à l’école ; vérifier que le parrain et le filleul entretiennent une correspondance régulière ; prospecter pour l’ouverture de nouveaux parrainages voire de nouveaux programmes.

Les visites de programmes sont l’occasion de rencontrer responsables et filleuls, et comprendre la situation spécifique de chaque village. A Thmo Pich comme dans la majorité des villages khmers, beaucoup d’habitants travaillent dans des rizières qui ne leur appartiennent pas ; embauchés pour la journée, il gagnent alors environ 2 $ par jour et par tête.

Mais ici, la proximité des exploitations voisines attire les villageois qui vont extraire le précieux latex des hévéas. Cette activité se fait aussi bien légalement pendant la journée s’ils sont embauchés par les propriétaires, qu’illégalement une fois la nuit tombée. La pratique est très répandue, et la surveillance augmente : beaucoup de policiers proposent leurs services aux propriétaires de plantations pour améliorer leurs fins de mois. Ils sont cependant corruptibles pour 10 000 riels (2,5 $), qui donnent au voleur l’assurance d’opérer avec plus de liberté. Il y donc à présent des gardes pour surveiller les gardes…

Quand ils sont attrapés, les voleurs risquent 25$ d’amende. On m’a parlé de cas de jeunes filles forcées à vendre leurs charmes pour qu’on les laisse partir. Ceux qui ne peuvent pas payer sont conduits au poste, où ils attendent que leur famille paie ; ceux dont la famille n’a pas les moyens croupissent parfois des jours en prison jusqu’à ce qu’ils soient finalement relâchés.

La misère humaine saute aux yeux à Thmo Pich. J’ai pourtant parfois du mal à croire les histoires qu’on me raconte quand je vois les Enfants du Mékong du village débarquer pour la distribution mensuelle du parrainage avec leurs uniformes nickels, dans un fracas de rires et de cris.

Objectif lors de ma visite du mois prochain : être suffisamment autonome en Khmer pour aller voir les filleuls dans leurs familles, tout seul comme un grand.

Le Roi est mort ce soir

15 octobre 2012

La nouvelle a fait le tour du pays à une vitesse surprenante. En visite dans un village perdu au milieu de kilomètres de plantations d’hévéas, j’apprends par les habitants que le Cambodge vient de perdre sa figure politique la plus importante depuis le milieu du XXe siècle.

Bête de politique, Norodom Sihanouk a accompagné l’histoire de son pays depuis 1941. Ennemi, puis allié et finalement prisonnier des Khmers rouges (le terme est de lui), ami de Mao Zedong et Kim Il-Sung, père fondateur de la Francophonie, les Cambodgiens se souviendront notamment de lui pour avoir obtenu des Français l’indépendance de leur pays dès 1953, sans tirer un seul coup de feu.

22 octobre 2012

Même s’il avait abdiqué en 2004 au profit de son fils et passait la majorité de son temps en Chine, la mort du roi a provoqué un émoi plus ou moins spontané, en tous les cas assez impressionnant par son ampleur. Processions de bonzes, veillées de prières, drapeau national planté devant chaque foyer (sous peine d’amende), carré de tissu noir à la boutonnière de rigueur, sans compter les ventes de milliers de portraits royaux, et le cours de la gerbe de fleurs qui a atteint des sommets.

Et soudain hier vers 20h, les téléphones se sont affolés partout dans le pays : « Regardez la Lune! Sihanouk dit au revoir à son peuple! ». Je me suis précipité avec tout le monde dans la rue : selon la folle rumeur qui parcourait le Cambodge en quelques minutes, l’éclairage de ce début de nuit dessinait distinctement sur le satellite les traits du défunt roi.

L’histoire ne dit pas si Sihanouk et Mufasa avaient quelque lien de parenté. De cette chasse au souverain céleste, je rentrai en tous les cas broucouille.

Excellent portrait vidéo sur http://indomemoires.hypotheses.org/1410

Back to school

Kompong Cham, 10 septembre 2012

Premier cours de Khmer. Partout dans la ville, dès 5h, la rue résonne de tous les bruits qui feront la bande son de la journée : psalmodies lancinantes depuis les pagodes, appels à la prière depuis les mosquées, musique à fond les ballons, klaxons, crissements de tôles et fracas des outils depuis les ateliers.

Je rencontre mon professeur, le lauk krou Nguon Phin. A 72 ans (il le découvre en même temps que moi), il débarque sur sa vieille bécane pour m’apprendre les bases de la langue cambodgienne. Nous faisons les présentations en français : avant d’être à la retraite, Phin a travaillé dans une plantation de caoutchouc exploitée par des belges. Il supervisait le travail sur les hévéas et servait de traducteur.

Il s’installe au tableau pendant que j’affûte cahier et stylos. Ce plaisir de revenir à l’école ! Au programme, les rudiments nécessaires pour me présenter et interroger mon interlocuteur, qu’il écrit en phonétique. Pas question pour le moment d’apprendre l’alphabet qui compte plus de 50 lettres, on se concentre sur la communication orale qui urge beaucoup plus. J’adapte la phonétique afin d’être en mesure de prononcer les phrases apprises, parfois au détriment des subtilités de la prononciation.

Oubliées les langues latines ou saxonnes ; à part quelques mots de français disséminés ici et là, le vocabulaire khmer n’a rien de commun avec tout ce que j’ai appris jusqu’à présent. Chance : grammaire simplissime et conjugaison inexistante. Autre chance : la langue est monotonale et devrait éviter les galères de mes copains volontaires lao, vietnamiens ou chinois. Reste que les consonnes se suivent souvent un peu trop, et que certaines voyelles sont à mon oreille un peu trop similaires pour sentir la différence.

Une fois assimilés le chom reap sour et le soksabay (bonjour/ comment ça va), que je commence à avoir intégrés depuis mon arrivée, la suite est un peu plus compliquée. Une à deux heures de travail quotidien dans mon coin vont être nécessaires dans les semaines à venir, pour être en mesure de partir seul visiter mes programmes et discuter avec les filleuls, afin de rapporter le plus fidèlement possible l’évolution de leur situation à leurs parrains.

16 octobre 2012

Un mois plus tard, le découragement guette. Malgré les pronostiques optimistes du début, on n’est pas loin aujourd’hui de l’enlisement… Les premières semaines ont été passées à prendre mes marques dans mon nouveau travail plutôt qu’à étudier. Mais le premier ne va pas sans le second, et je rame allègrement dans les villages où je vais quand il s’agit d’entretenir un semblant de conversation avec un interlocuteur qui ne comprend pas un mot d’anglais. Je me suis pour le moment débrouillé pour toujours avoir un traducteur à portée de main, mais ce ne sera pas toujours le cas. L’heure est donc au bonnes résolutions : une semaine cloîtré à Kompong Cham à reprendre des cours et à potasser mes listes de vocabulaire.